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Le reniement de Pierre

Le paradoxe de la prophétie et l’idée de théologie philosophique

samedi 4 septembre 2004, Cyrille Michon


L’annonce du reniement de Pierre par Jésus est la prédiction d’un acte tenu pour libre, puisqu’il sera objet de repentir. La tradition chrétienne y a vu un exemple de manifestation de la prescience divine, aspect de l’omniscience qu’elle a régulièrement attribué à Dieu. L’omniscience devrait donc être entendue – entre autres – comme une omniprescience : tout ce qui arrivera est su par Dieu, à l’égal de tout ce qui est arrivé, arrive, et de tout ce qui est nécessaire et toujours le cas. Le récit de l’annonce du reniement de Pierre ne dit pas seulement que Jésus savait que Pierre allait le renier, mais qu’il l’a dit à des auditeurs humains, à commencer par Pierre lui-même. Il s’agit donc d’une prophétie au sens que le terme a pris de nos jours : d’une prédiction, et d’une prédiction garantie par la divinité, ici tout particulièrement puisque c’est Dieu incarné lui-même qui prophétise . Mais qui dit ‘omniscience’ ou ‘omniprescience’ ne dit pas forcément science du futur contingent, en particulier du futur libre. Car, il se pourrait que cela ne puisse pas être objet de science, et l’on entend vraisemblablement par ‘omniscience’ la science de tout ce qu’il est possible de savoir. Après tout le ‘contrat d’omniscience’ ne peut pas demander l’impossible. Que l’on puisse parler de ce qui arrivera, et en parler avec assurance, nul ne le nie. Que l’on puisse éventuellement savoir ce qui arrivera, parce que cela est déjà déterminé, par les lois de la nature (le soleil se lèvera demain) ou celles de la logique (deux et deux font et feront toujours quatre), on l’accepte également. Mais à l’égard de ce qui se présente comme contingent, comme pouvant ne pas arriver, et par excellence, à l’égard des actes libres s’il y en a, comment pourrait-on faire mieux que conjecturer, parier, estimer ? A qui prétend attribuer à Dieu (ou à quiconque) la prescience d’actes futurs libres (ne serait-ce que d’un seul d’entre eux), on demandera en préalable : Cela a-t-il un sens ? Il n’est même pas question ici de capacités cognitives, mais d’intelligibilité de ce qui est énoncé. Avant même d’envisager sa valeur de vérité (et de la tenir éventuellement pour vraie sur la base d’un argument ou d’une autorité), l’attribution de la prescience des actes libres doit au moins être reconnue comme un paradoxe.

Introduction à Prescience et liberté. Essai de théologie philosophique, PUF, 2004

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À propos de l'auteur :

Professeur. Métaphysique, philosophie de la religion, philosophie médiévale.
Directeur de la revue Igitur - Arguments philosophiques


Courrier électronique : Cyrille Michon


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